SIMONE GOUZÉ Peintre, Sculptrice et Exploratrice.

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Bois de Zitan
26 novembre 2018
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Simone Gouzé (Article paru dans l’illustration).

Les périples interminables, les traversées de déserts, l’exploration des régions les plus malsaines ou les plus redoutables, deviennent de jour en jour, choses presque ordinaires. Et les femmes ne sont pas les dernières à accomplir d’invraisemblables performances.

Rappelons cependant que ces « cas » ne s’échelonnent et ne se vulgarisent que depuis très peu d’années ; et n’oublions pas les pionnières qui, sans publicité aucune, ont tenté les premiers assauts.

Parmi elles, nous sommes heureux de parler de Madame Simone Gouzé , que l’amour de son art et le mépris des dangers a conduite, en chine,  jusqu’à une race presque inconnue.?

Peinture pagode village chine. Pastel de Simone Gouzé.
Pastel de Simone Gouzé représentant une ville animée du Yunnan en Chine.

De sa voix douce, veloutée comme ses pastels eux-mêmes, Simone Gouzé que j’avais pu joindre au téléphone, me répondit :

« Mais oui venez, venez donc ! Nous parlerons de là-bas !… »

Là-bas, c’est la terre d’Asie où cette artiste, aventureuse et intrépide, vient de goûter plus de cinq années prestigieuses. Là-bas, en Chine, elle y est restée tout entière, de cœur, d’esprit, de sentiments et d’espoirs.

Si une santé sérieusement ébranlée par les luttes multiples avec le climat et la nature, a obligé cette jeune femme à se retremper un temps dans l’atmosphère natale, on sent que, la concession faite, rien ne retiendra plus Simone Gouzé.

Quand elle conte la belle aventure, ses yeux couleur aigue–marine sont embués par les vapeurs d’un grand rêve repris.

 

Simone a su vivre et voir doublement, puisque femme et artiste. C’est à cette dualité frémissante qu’elle doit d’avoir, la toute première et seule, exploré à 22 jours de Yunnanfu, en pleine chine dangereuse, l’extraordinaire pays Lolo.

Un jour de l’hiver 1928, Simone Gouzé, débarque sans bruit à Saïgon. En escale, aux Indes, elle a déjà mis à profit ses émerveillements. Parmi sa profuse collection, on retrouve d’ailleurs quelques beaux portraits d’indigènes qui « échantillonnent » ses premières haltes.

Mais Pondichéry, Colombo, Singapour, pour attachants qu’ils soient, sont trop civilisés pour notre aventurière. Elle est affamée de terres et de visages inconnus…

A la découverte du Yunnan.

Sa première expédition, organisée pour une huitaine au Yunnan, devait durer huit mois !

C’est, dans ce corps à corps tout neuf avec le pays chinois – lequel devait bientôt et pour toujours – devenir un tel « cœur à cœur », que cette artiste profonde a réalisé son œuvre incomparable.

Vêtue et bottée comme un cavalier, Simone Gouzé entreprend l’exploration de cette énorme province chinoise. Le jour, elle monte jusqu’à sept heures d’affilée un petit cheval du pays, la nuit elle dort sous sa moustiquaire, face au ciel. Jusqu’aux limites de l’excès, elle a poussé endurance et bravoure.

« Souvent – raconte t’elle – on me prenait pour un homme et surtout pour un missionnaire. Cheveux tordus sous le casque, grosses lunettes sur le nez, les naturels n’auraient pu croire que j’étais autre chose qu’un de ces braves prêtres, venu reconnaître leur pays aux fins d’évangélisation ! »

Mais à ce début de prospection, son ignorance de l’annamite d’abord, puis du chinois ensuite, trahit maintes fois notre amazone. Le cicerone-interprète qu’elle a choisi en quittant Saïgon, la trompe odieusement, voire dangereusement. A diverses reprises, les pirates ont bouleversé le pays qu’elle parcourt ; peu de temps avant qu’elle y arrive, un ingénieur français a été pris en otage.

Simone sent la nécessité impérieuse de connaitre la lanque, pour se défendre d’abord, et pour ne rien perdre de ses explorations. Elle l’apprendra.

Elle l’apprend, aujourd’hui Simone Gouzé parle, lit et écrit le chinois couramment.

C’est ainsi qu’elle glanera plus tard, outre d’innombrables joies visuelles, tant de détails et de légendes entendus. Entre mille autres, elle m’a redit cet usage charmant que lui a rapporté un vieux Yuannais.

Tous les soirs, dans ce coin de la très vieille Chine, a lieu la “promenade des oiseaux”. Mais oui… on sort là-bas son oiseau familier, en cage, comme en Occident son chien au bout d’une laisse.

La chaleur tombée, quand le crépuscule va naître, tous les propriétaires d’oiseaux vont goûter la fraîcheur sur les sentiers. Et les cages sont ouvertes, et leurs petits prisonniers échappés un moment, s’y réfugient d’eux-mêmes, quand sonne le couvre-feu.

Comment ne pas être touchée par tant d’archaïsme et d’ingénuité?

Simone Gouzé est conquise. Elle reprend pied un moment à Saïgon, où, entre temps, enrichie de documents déjà nombreux, elle donne une exposition fortement appréciée dans la capitale cochinchinoise.

Mais ce gros succés n’arrête point d’autres projets. Au contraire, ses premières découvertes aiguisent la soif de la voyageuse. Cette fois ce seront des années entières que Simone Gouzé vivra en pleine Chine, débordante d’activité, dessinant sans relâche, et toujours plus avant dans des régions inexplorées. Les types, les races, la flore, la faune, le costume, quelles richesses pour cette artiste née que rien ne rebute !

Le jeune enfant qui joue – boule jaune aux yeux candides ; la mère qui tend un sein gonflé au tout petit gourmand, sur le seuil de sa case ; le buffle menaçant qui l’arrête, sont tous sujets palpitants qu’une main habile a fixés à jamais.

Au pays des Lolos.

Enfin, au-delà des routes connues, durant des semaines et des lieues, Simone Gouzé a pénétré, vers les frontières tibétaines, jusqu’au pays Tâ-Miao-Tse, où vivent d’étranges tribus montagnardes communément appelées « Lolos ». Types surprenants, que l’on admet croisés d’aryens, visages clairs, aux yeux non bridés, ils ont leurs mœurs, leurs coutumes, et une profusion de costumes et de bijoux que Simone Gouzé, coloriste étonnante a rendus avec un riche bonheur. Cette équipée au pays des Lolos est la plus rude partie du grand voyage mais c’est aussi celle qui demeure la plus palpitante au souvenir de l‘exploratrice.

A travers la savane, certains jours elle dut brûler des essences géantes pour poursuivre sa route. Et, durant des heures, dès qu’un passage était ouvert, il fallait, pour pénétrer plus loin, rallumer un autre incendie. Mais le soir dans le repos patriarcal d’un village découvert, les femmes filaient à ses côtés, les hommes soufflaient dans leurs pipeaux à ses pieds…

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Partout où elle est passée, c’est vers la femme et l’enfant que s’est penchée plus tendrement Simone Gouzé. Son œuvre en fait foi, et son rêve aussi : parcourir le vaste monde pour retrouver sous la pluralité des visages, partout et toujours, la Femme… la Mère…

Il a fallu que des facteurs graves et sombres – un terrible accident d’auto et une interminable typhoïde – arrachent cette magistrale voyageuse à sa passion.

Elle a rapporté une centaine de portraits et de tableaux où se lit une psychologie et une mystique peu communes des visages d’Asie.

J’ai demandé à la jeune femme quels étaient ses projets. Pressée par ses amis qui voudraient qu’elle offre au public l’ensemble de son œuvre, Simone Gouzé pense à une expédition d’automne. Mais là n’est pas son vrai désir. Celui qui la hante, la tenaille, c’est comme pour le Marius de Pagnol, « le besoin d’ailleurs ». Plus loin encore, et toujours…

Le Tibet, peut-être, et plus tard, qui sait ? – l’Afrique.

ENFANTS D’ORIENT

 L’illustration Numéro 4830 du 28 Septembre 1935

Texte et pastels de Simone Gouzé

Ces enfants, je ne les ai pas vus à Pékin, à Canton, à Shanghaï, à Hanoï, à Saigon, non ! Je suis partie un jour dans leurs montagnes et leur rizières, dans leurs petits villages de paillottes et de terre sèche. J’ai vécu avec le peuple des campagnes chinoises, le plus pauvre, le plus misérable qui soit au monde…

Que de souvenirs !… Yun-nan-fu, Ko-Kae-Tse, Lou-nan, Chin-Chang-Kéou, Pan-Tiao… Je dévale au pas prudent et glissant de mon cheval les montagnes arides et caillouteuses ou je galope le long d’étroits sentiers qui surplombent les rizières.

Je pars dès le lever du jour pour arriver au village quand le soleil tape. Alors, vite le croquis d’une rue de village, d’un pont, des costumes pittoresques des autochtones, les Lolos, que les chinois nomment avec mépris Miao-tse (sauvages). Je trouve là quelques villages autrefois convertis au christianisme, et qui retournent peu à peu au bouddhisme parce que privés de nos missionnaires français que les pirates ont assassinés. Le dernier, le père Vial, tué sauvagement, et dont j’habite avec émotion l’austère cellule, a laissé son beau château de Touraine pour faire don de sa vie d’apôtre et de sa fortune à ses frères opprimés. Une petite Chinoise, adoptée et élevée par lui dès l’âge de quatre ans, conserve, enfoui au plus profond de son cœur, l’amour du grand Français et de la France. Pauline m’accueille comme une sœur.

Ainsi qu’au temps du Père, le soir venu, les femmes accompagnées de leurs marmots filent autour de moi, riant et jacassant pendant que les garçons jouent de leur viole. Puis vient la prière du soir, chantée par tous en longues mélopées d’une langue barbare.

Je leur laissai en souvenir mon phono et chaque soir, au retour des champs, dans un petit village montagnard, très loin, en Chine, les femmes filent en écoutant la musique française.

Tataï, ni pou you siao ouan-ouan (Madame, vous qui n’avez pas d’enfant), ni maé ouo ti (achetez le mien, voulez-vous) ? Lou che, pou maé (60 dollars, pas cher).

“Qu’est-ce que tu dis ? Tu veux me vendre ton bébé 60 Dollars, ta belle petite fille ! Mais tu n,y songes pas ! Et puis tu la nourris, elle tomberait malade, privée de ton lait.”

Je viendrai lui donner à boire quand toi vouloir. Son père, soldat, est licencié, et veut que je la vende.

Ne parles pas de cela, tu me fais horreur. Gardes ta fille, et songe que plus tard, lorsque tu auras un garçon, elle le portera.

Les yeux de la jeune femme s’illuminent. Un garçon ! Bien sûr qu’un garçon elle ne le vendrait pas mais une fille ! elle est trop pauvre vraiment.

 

Quelques semaines passent. La jeune chinoise, vêtue du deuil blanc traditionnel, entre chez moi, silencieuse, la démarche saccadée, à peine soutenue par ses pieds minuscules et torturés. De grosses larmes sillonnent ses joues.

Ta petite fille… morte ? Elle toussait dis-tu ?

Je la regarde soupçonneuse. J’évoque, attendrie, le souvenir de son beau bébé plein de vie. Je ne sais pas, je ne veux pas savoir, ce serait trop horrible si…

Elle cherche fébrilement dans mes cartons les études que j’ai faites de son bébé, puis s’éloigne, raidie, sans se retourner, un portrait de son enfant serré contre sa poitrine.

Quel est ce petit animal monstrueux, accroupi là dans l’ombre de la ruelle, et qui me regarde de ses yeux exorbités ? Caricature grotesque du tigre soufflant, gueule ouverte, moustaches hérissées, oreilles droites d’où s’échappent des touffes de poils. Je veux comprendre et marche vers le monstre. Il dresse la tête et découvre un charmant visage d’ivoire poli, fendu de deux petites lignes obliques où filtre juste un point de lumière ; une bouche minuscule et ronde. C’est un bébé, boudiné comme un petit Bibendum dans ses vêtements ouatinés d’hiver et coiffé du bonnet fétiche, image terrifiante du seigneur tigre qui défend, tous crocs dehors, cette fragile petite chose contre les génies de la maladie et de la mort.

Deux molosses à longs poils, moitié chien de traîneau, moitié loup , sont campés de chaque côté de l’enfant toujours accroupi, et se défient, babines retroussées. La scène me devint plus tard familière, ainsi que le cri prolongé des femmes dans la campagne appelant des chiens qui accourent faire leur office de nurse près des bébés dont ils lèchent soigneusement les petits corps nus et souillés. Un voyageur déclare avoir vu maints bébés mâles ainsi émasculés par les chiens.

Mais non, n’aie pas peur… Il est si beau, ton fils, que je veux le montrer à toutes les mères de mon pays. Tiens-le sur tes genoux, tourne son minois un instant vers moi.

Cette femme est angoissée. Elle craint l’image qui tue…

Avec fièvre j’entasse la terre humide. Aurai-je le temps de modeler ce poupon avant la panique qu’aucun raisonnement n’arrêta jamais ?

“Tu vois : ton enfant est gai et bien portant, tu n’as plus peur ?”

Avec un sourire entendu elle me montre un cordon rouge qui enserre le cou du bébé et dont les deux extrémités descendent le long du petit corps potelé pour aller s’enrouler autour des chevilles.

“Non, je n’ai pas peur ; avec la ficelle touché Bouddha, la vie pas moyen sortir.”

Elle part sereine… En chine, l’enfant n’est pas soumis comme le nôtre à une précoce éducation, à une discipline qui contrarie trop souvent les impulsions d’un petit être neuf et vrai, et cependant…

Bébés d’Orient, pourquoi souriez-vous si rarement ?…Les êtres monstrueux qui veillent sur votre enfance ne jettent-ils pas trop tôt l’épouvante dans vos âmes ?…

Simone Gouzé

Philippe Pope
Expert généraliste et marchand en art asiatique à Nice et dans toute la France.